A cause de Simone…

La Haine des Foata et des Stéfani – Suite et Fin

Ses deux ennemis mortels étant en prison, Foata à Paris et Marini à Dijon, Jean-Paul Stéfani devient le caïd incontesté de Pigalle. Il contrôle les boîtes de nuit, les filles et bien évidemment, but, yes, of course, la drogue. Le Grand, c’est ainsi que le milieu l’appelle, mène grande vie : il habite dans un bel appartement de la rue Jules Bourdais, non loin de la place Péreire et se déplace dans une élégante Mercedes avec chauffeur. Tout irait donc pour le mieux… Jusqu’à…
Jean-Paul Stefani et Simone Langelé. Au moment de la parution de ce numéro, le corse est mort depuis onze mois !

Il porte bien, le Stéfani. Costumes sur mesure, boutons de manchette, chapeau impeccable vissé sur la tête, le corse en impose. Il vit désormais avec une jolie blonde de 21 ans, Simone Langelé. La gamine est hypnotisée par ce beau mec aux yeux sombres, de sept ans son aîné. Lui aussi en croque pour elle. Dans les bras de cette belle fille, il se console de la mort de Ginette, sa première femme, morte de la tuberculose pendant son emprisonnement.

Pour permettre à Simone de s’installer dans son appartement, Stéfani a fait les choses dans le bon ordre.

Avant de poursuivre, il me semble naturel de vous expliquer un détail. Les corses étaient très sérieux sur le business. Drogue, bars, fille : il y avait des règles. Personne ne s’amusait à les transgresser : ça signifiait peine de mort sans forme de procès. Vous me suivez ? D’ailleurs, en y réfléchissant bien, on ne pouvait pas dire que les bandes étaient rivales à Pigalle. Du moins, à cette époque… Il y avait des groupes de voleurs, de trafiquants de drogue, d’escrocs, et j’en oublie, qui faisaient leurs petites affaires, chacune dans leurs coins respectifs. Les choses étaient compartimentées. Elles avaient leurs bars, leurs zones d’activités particulières. Ce petit monde n’était pas en rivalité puisque leurs activités ne se gênaient pas. Ne se contrariaient pas. En revanche, les rancœurs et les jalousie provoquaient les disputés et par conséquent, les règlements de comptes.

Pourquoi, me demanderez-vous, vous ai-je expliqué cet aspect des choses ?

Simone Langelé est une entraîneuse, terme élégant trouvé par la presse pour désigner une prostituée. Quoi qu’il en soit, elle « appartient » à André Marguin, dit Dédé le Parisien. Malgré sa toute puissance, Stéfani respecte la règle n°1 du business des filles : il doit payer l’amende à Marguin s’il veut roucouler avec Simone.

Le Grand connaît bien la chanson : il a tenu un bordel à Bonifacio. De fait, il rachète Simone à Marguin.

Vous me direz ce que vous voudrez… Sensation étrange, s’il en est, d’écrire ces lignes aujourd’hui : acheter une femme. C’était pourtant chose courante entre souteneurs de Pigalle. Et à bien y réfléchir, de partout…

Les choses sont faites. André Marguin accepte de céder Simone à Jean-Paul Stéfani. Les deux amoureux voient la vie en rose. Au sommet de sa puissance, le Grand sort désormais sans ses quatre gardes du corps.

Début août 1937, Le corse confie à André Montarron, journaliste au « Détective », hebdomadaire spécialisé dans le fait divers : « – Je reconnais que je suis visé et que l’on fera tout pour me provoquer. [.] Il faut choisir : être d’un côté de la barrière ou de l’autre. Ce que je puis dire, c’est que je respecterai toujours les règles du Jeu. Si l’on me cherche, on me trouvera. »

Jean-Paul Stéfani, en gangster rusé, habitué à être en représentation permanente par rapport aux autres bandits de Pigalle, n’est pas dupe. La conscience rongée par le remord d’avoir tué le petit François au Rat Mort, le corse sait qu’il n’est pas immortel. Est-ce pour cette raison qu’il vit à fond ce parfait amour avec Simone ?

De son côté, André Marguin, l’ancien souteneur de Simone se persuade que Stéfani n’a pas payé le juste montant. Dédé, moitié maquereau moitié boucher, regrette Simone avec qui il avait eu une liaison. L’ homme n’est pas un lâche. Stéfani ne l’effraye pas. Dédé le répète dans tout Pigalle : il va réclamer l’oseille.

Café Boudon, 25 rue Fontaine

Ce fameux soir du 10 août 1937, Jean-Paul Stéfani aperçoit André Marguin à la terrasse du café Bodon. Le cherchait-il ou était-ce le hasard ? Mystère et boules de gommes. Selon Dédé le Parisien, Stefani l’appelle et lui ordonne de le suivre. C’est crédible. Pigalle a du répéter les menaces de Marguin au corse. D’ici que ça lui ait sérieusement chauffé les oreilles, il n’y a qu’un tout petit pas.

Bref, les deux hommes sont, comme qui dirait, tendus. Nous sommes au mois d’août, Paris est sous une belle vague de chaleur. Forcément, ça ne va apaiser la situation.

33 et 35 rue Fontaine

Stéfani est accompagné de Jean Lorichi, un ami corse. Marguin les rejoint. Le trio remonte la rue Fontaine en direction de la place Blanche. La suite de l’histoire est confuse. Arrivé au 33, Marguin insiste pour une rallonge, le Grand s’énerve et sort son calibre.

-« Va-t’en ou je te brûle ! » aurait-il dit. Dédé le Parisien donne sa version : « – J’ai saisi l’arme de Stéfani par le canon et l’ai retourné contre lui au moment où il tirait. »Devant le 35 de la rue Fontaine, Jean Paul Stéfani s’est écroulé sur le trottoir. Il mourra de ses blessures à L’hôpital Lariboisière quelques heures plus tard.

Marguin, lui, court à perdre haleine et descend la rue Fontaine, espérant rejoindre la place Saint-Georges. Peine perdue, il se fera intercepter par plusieurs passants. Et sera rapidement arrêté.

End of the story ? Loin de là.

André Marguin ou Dédé Le Parisien

Le 24 novembre 1937, André Marguin bénéficie d’un non-lieu. La justice statue que le souteneur était en légitime défense. Il est donc remis en liberté. Liberté dont il ne profitera guère.

Le 10 juillet 1938, soit huit mois après sa libération, et moins d’un an après la mort de Jean-Paul Stefani, André Marguin est abattu par deux hommes, près du pont Carnot à Cannes.

La police a beau interroger toutes les relations connues de Marguin sur Antibes : personne ne sait quoi que ce soit. Sauf un voleur, un certain Vincenzini, dit Jules le Corse, que la police arrêta à Saint Raphaël. Il révéla aux enquêteurs une confidence du parisien.

« – Je ne peux plus rester à Cannes, aurait dit le souteneur. D’abord, ma femme m’attend à Paris. J’aurai une bonne planque. Je suis traqué par Marcel Stefani et Alexandre le Blond. Ils ont juré d’avoir ma peau avant la fin du mois. »

Logiquement, la police lança un mandat contre Marcel Stefani. Vous vous souvenez de lui ? Le petit frère ? Le dernier des Stefani ? Il était normal de le soupçonner. D’abord, Marcel avait été vu à Nice, la veille de l’exécution de Marguin. Ensuite, le petit frère avait repris les affaires de son grand frère. Habilement, celui-ci se constitua prisonnier quelques mois après. Il délivra un alibi qui semblait béton : il était à Narbonne les 9 et 10 juillet 1938. La question se pose alors : Stefani, Nice ou Narbonne. J’ai bien envie de vous répondre : les deux, mon général. À l’époque, il fallait 7 ou 8 heures pour arriver à Narbonne de Nice en voiture. Tout le monde fut à peu près de cet avis. Mais, comme le souligna monsieur Bouquier, juge d’instruction chargé de l’affaire : « En se constituant prisonnier le 1er février, monsieur Stefani donna un emploi du temps pendant et autour de la journée du 9 juillet. Cet alibi vient d’être vérifié. Rien n’est venu en démontrer l’inexactitude. »

Marcel Stéfani est libéré. Il retourne à Paris pour gérer les affaires. De son côté, Simone Langelé s’installe en Corse et ne fera plus parler d’elle.

Ainsi s’achève un des faits divers les plus longs et sanglants de Pigalle.

Je vous devine perdus. Il est vrai que cette histoire est remplie de personnages, de dates et d’endroits.

Bon. Regardez comme je suis aimable.

Pour que ses lecteurs ne perdent pas le fil, le journal « Détective » publia un résumé de l’affaire. Je suis très heureux de vous le partager. Non, laissez, c’est normal…

I love you. All of you. And Lulu.

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