Quand le Guépard croise Trois Canards

Dans une longue interview accordée en 2018 au journal « Le Monde » , Alain Delon raconte son parcours qui l’a conduit de Bourg-la-Reine au firmament des stars. Nous sommes d’accords, vous et moi, Delon est ce qu’il est mais c’est tout de même une fichue légende. Peut-être une des dernières qu’il nous reste. En 1956, quand l’acteur revient d’Indochine, viré de l’armée, il commence une errance hasardeuse entre Pigalle et Saint Germain des Prés. Fascinées par son physique unique et félin, les femmes sont prêtes à tout pour lui. C’est, du moins, ce qu’il raconte.

Celles qui travaillent au bar tristement célèbre « Les Trois Canards » n’hésitent pas à le choisir comme souteneur. C’est un endroit bien connu dans la sombre histoire de Pigalle : un rendez-vous de gangsters, et pas des gentils, croyez-moi. Pendant plusieurs années, on y pratique le règlement de comptes comme la torture, l’organisation d’assassinat voire, pour s’amuser, l’arnaque.

Des femmes, du sang, du jazz et un futur monstre sacré du cinéma : pas de doute, nous sommes bien à Pigalle.


« Quand je rentre d’Indochine, en 1956, je ne sais pas quoi faire. Je pense que que je vais mourir dans peu de temps, car je suis un voyou. J’en ai la mentalité. J’habite à Pigalle avec un copain, dans un hôtel qui m’a marqué : l’hôtel Régina. [..] Il y a un bar à côté de mon hôtel, un bar de voyous, les Trois Canards. Au bout d’un ou deux mois, j’ai huit jeunes filles qui sont amoureuses de moi et veulent travailler pour moi… […] J’ai des femmes dans un certain quartier de Paris et je dois devenir un maquereau. Mais comme j’ai aussi des femmes dans un autre quartier de Paris, je deviens une star. »

L’hôtel Régina, aujourd’hui

L’hôtel Regina est situé sur le boulevard Rochechouart, celui de Clichy. Il faut moins de dix minutes pour arriver à pied aux Trois Canards. Après avoir remonté le boulevard jusqu’à la place de Pigalle, on tourne à gauche et c’est pratiquement tout droit.

Ah, je l’imagine bien, le Delon, en train de surveiller « ses » filles de son regard félin, une cigarette à la main quand l’autre tient un verre de whisky. Il porte un costume noir coupé sur mesures, une cravate sombre élégamment nouée sur une chemise blanche parfaitement repassée. Dans un documentaire qui lui est consacré, un intervenant explique que Delon n’est foncièrement pas « heureux ». L’acteur aurait-il préféré une vie courte et intense à celle, magnifique et légendaire, qu’il a vécu ? Quand on connaît la fidélité de certaines de ses amitiés, la franchise de ses paroles, ses explications sur son apprentissage des armes à feu, on peut se le demander.

Magnifique Alain Delon.

Finalement, Alain Delon rencontrera Brigitte Auber, actrice devenue célèbre dans « La main au collet » d’Alfred Hitchcock, à Saint-Germain des Prés. La jeune femme, évidemment amoureuse, présentera son nouvel amant à Yves Allégret, qui donnera un rôle important à Delon dans : « Quand la femme s’en mêle. »

L’histoire cinématographique est en route. Le truand disparaît, la légende se dessine.

Revenons aux  » Trois Canards « .

On y vend toujours des boissons. Alcoolisées, comme de bien entendu. Ici, les clients ne sont pas des gens comme vous et moi. Ceux qui fréquentent et dirigent l’endroit sont des voyous. Pas des bandits au cœur tendre, comme le cinéma de l ‘époque a tenté de nous le faire croire. Ils sont cruels, manipulateurs et assassins. Ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins : régner en maître sur Pigalle.

Le Baro Bar, en 1945.

Nous sommes en 1951. Ce qui va devenir les Trois Canards appartient pour l’heure, et depuis 1945, à Pierre « Baro » Ferret, un guitariste de jazz manouche. L’homme a une certaine réputation dans le quartier de Pigalle : il joue avec Django Reinhard dont il est l’ami et aussi, le compétiteur. Pendant l’occupation, Baro a exercé dans le marché noir, activité qu’il perpétue, après la libération dans son bar : le Baro Bar.

L’homme du bar

Interprété par Pierre « Baro » Ferret et ses frères

La même année, Marius Bertella, un marseillais rachète l’endroit au musicien et le baptise : Les Trois Canards. Jusqu’en 1965, lui et ses deux « associés » (Eugène Matrone, dit Eugène le Manchot, et Gaëtan Alboreo, dit Coco) vont pratiquer à leur tour l’art du racket et de l’extorsion dans tout Pigalle.

Ils mettent au point un système qui fera trembler les voyous. A ceux qui ne veulent pas payer aux marseillais leur « protection », on va leur faire « à l’allemande ». La guerre et son occupation sont toujours dans les mémoires, le souvenir des interrogatoires de la Gestapo aussi. Les victimes des trois hommes sont torturés dans la cave des Trois Canards pendant des heures, suivant des techniques proches de celles des gestapistes. Georges Boucheseiche, complice bien connu de Pierrot le Fou et de Jo Attia, deux légendes de Pigalle, apportera ses compétences d’ancien collabo pour perfectionner les dites méthodes.

Boucheseiche, un fichu calibre.

Conséquence logique, les propriétaires des hôtels de passe et autres souteneurs prennent peur. Et acceptent la « protection » des marseillais. Ceux qui, pourtant, vont résister le paieront de leur vie : Nono Grignotta, dont on retrouvera le corps torturé à mort dans les bois de Saint-Germain en Laye en mai 1964. Surtout, Armand Cessa et Jean Ponsuani, dit Jeannot le triste, seront les victimes des Trois Canards, pendant ce qui va être appelée « la guerre des Jeux. »

Jusqu’en 1965, ce système va étendre ses tentacules dans toutes les rues de Pigalle. Bertella, Matrone et Alboréo vont exercer leur influence à partir de leur bar. Des grands noms du banditisme français viendront prêter main forte : Tony Zampa, François Marcantoni, le bandit dont raffole le showbiz, Loulou Régnier, Jacky le Mat et tant d’autres…Une sorte de Star Academy avant l’heure…Notons le commissaire Robert Blémant qui retourna sa veste en virant voyou.

A partir de 1965, les marseillais quittent les Trois Canards pour se consacrer à d’autres activités. Plus rentables mais toujours autant illégales. Matrone revient à Marseille et va se plonger dans les paris truqués.

De son côté, Bertella va se faire construire une maison en forme de haras – à moins que ce ne soit l’ inverse – en Normandie. Il va pénétrer dans le monde très privé des courses hippiques, allant même jusqu’à le gangrener. A se demander si les scénaristes de la fameuse série « Peaky Blinders » ne se sont pas inspirés de son histoire… Ceux qui ont compris expliquent aux autres… 😉

Enfin, il semblerait que « Les Trois Canards » soit mêlé à l’enlèvement de Mehdi Ben Barka. En 1965, en face de la célèbre brasserie Lipp, trois faux policiers enlèvent le principal opposant du roi Hassan Il du Maroc. Après cinquante ans d’une enquête policière, loin d’être terminée et toujours controversée, on retrouve les noms de Georges Boucheseiche, Jean Palisse et Pierre Dubail : des habitués du bar.

Les Trois Canards, aujourd’hui. Photo : les photos de monsieur Vautier

Aujourd’hui, l’endroit n’existe plus. Il a été remplacé par un restaurant, un de ceux qui s ‘installent désormais dans Pigalle : bio, ou vegan, ou fast. Alors qu’autrefois, la normalité d’un bar était le rouge du crime, celle de nos jours se résume au vert du bio. Voilà comment, sous prétexte de s’encanailler, l’intelligentsia parisienne transformera un quartier bang-bang en quartier bobo.

I love you. All of you. And Lulu.

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