Georges Rapin, alias monsieur Bill

Du Rififi à Pigalle

Dans les années 90, j’exerçais mes petits talents d’improvisateur au sein du regretté Carré Blanc, situé rue Fontaine, dans le 9ème arrondissement de Paname. Je ne vous parlerais pas d’André Breton qui y installa le centre du surréalisme – je sais que ça n’éveillera pas grand chose, j’ai fâché quelqu’un ? 🙂 – mais plutôt de l’environnement. Parce que la rue Fontaine, c’est Pigalle. La Pigalle mystérieuse et sanglante, sombre et criminelle que tous les romanciers et journalistes ont fantasmé sur le papier, célébrant les exploits de Pierrot le Fou, Émile Buisson, Papillon, Jo Attia et d’autres…
La légende retiendra d’eux des bandits au grand cœur, à la gâchette toujours facile mais peut-être justifiée, pouvait-on lire. En vérité, c’était une belle brochette de salopards.
Aujourd’hui, Pigalle conserve quelques souvenirs bien visible de ce passé sanglant. Ils s’affichent volontiers à l’œil du promeneur, pour peu que celui-ci sache les chercher. Et très franchement, ce n’est pas compliqué. Depuis quelques années, grâce à deux livres et pas mal de copains flics – à la retraite, pour la plupart – dénicher ces curieux souvenirs fut chose aisée. Voilà pourquoi j’ai eu envie d’écrire sur ces endroits pratiquement disparus, vestiges archéologiques, si j’ose dire, d’une époque cruelle et sanglante.
Pour commencer cette série d’articles, que je souhaite (et espère) longue comme régulière, je vous emmène au Sans-Souci, un bar à l’angle de la rue Pigalle et de Douai. C’est dans cet établissement que se déroule une histoire que j’ai adorée.
Monsieur Bill, le demi-sel qui voulait être un caïd.
Truand amateur, mais très bon modèle photographique : Georges Rapin.

Monsieur Bill, c’est Georges Rapin. Pour la plupart d’entre vous, ce nom n’ évoquera rien. Pourtant, cet homme fut au cœur d’un procès très médiatisé dans les années 50. Je sais, je vous vois venir : vous n’étiez pas nés.

Georges est issu d’une belle famille bourgeoise. Le papa est ingénieur de l’école des Mines. Ses affaires lui prenant énormément de temps, c’est la maman et la grand-mère qui s’occupent du gamin. Ce dernier devient rapidement capricieux. Pour ne pas gâcher le tableau, le gamin est mal gaulé. D’ailleurs, il ne dépassera jamais les 1m62. Du coup, les deux femmes satisferont toujours à ses caprices.

Petit à petit, fasciné par le cinéma qui ne parle que de bandits et de règlements de comptes, Georges s’inventera un personnage et traînera de plus en plus du côté de Pigalle.

Le bar de monsieur Bill. Photo : Monsieur Vautier

Le Sans-Souci est le bar où monsieur Bill comme Georges Rapin aime à se faire appeler, aime traîner.

La suite, je laisse à la plume truculente d’Alphonse Boudard, le soin de vous la raconter.

Monsieur Bill enquille dans tous les tripots accessibles à Montmartre. Il est au comble de la félicité lorsqu’il tire lentement sur sa cigarette blonde avant d’abattre son jeu. Les autres vicelards, les vrais, sinon les purs, connaissent la partition… On fait gagner le cave un certain temps pour mieux l’essorer au final. Bill perd en homme. Il règle ses dettes, avec l’argent de grand-mère, sans ciller. En veine de confidences dans les rades, il se laisse aller à raconter aux filles des histoires où il se donne le beau rôle, les courses de moto qu’il a gagnées à Monthléry, ses succès auprès des nanas toutes plus belles les unes que les autres. Et qui le supplient de prendre leur monnaie acquise à la transpiration du sexe…

Les vrais truands du coin démasquent rapidement Georges Rapin et le laissent continuer son numéro, avec ses costumes clinquants et sa Gordini. Jusqu’à ce que les choses s’enveniment pour finalement, atteindre une issue fatale.

Dominique, une brune piquante, belle gosse de son état, vient de temps en temps au Sans Souci. De son vrai nom Muguette Thiriel, elle pratique la prostitution légère. Monsieur Bill, pensant que les truands de Pigalle l’ont adopté, impose à la jeune femme sa protection. Cette dernière accepte le pourcentage imposé par son nouveau maquereau, qu’elle juge peu dangereux, sachant qu’il est un petit bourgeois se prétendant un bandit.

Muguette, ou Dominique.

Lassée par ce pâle reflet de truand, la belle gosse donne son congé à monsieur Bill. Elle le largue. Lui, tellement habité par son personnage de voyou, réagit en maque. Et donc, décide de la punir. Georges Rapin emmène la jeune femme en voiture dans la forêt de Fontainebleau, lui tire deux balles de calibre 7,65 dans le dos avant de l’asperger d’essence et de la brûler… Vive, puisque Muguette – elle avait à peine 23 ans – se traina sur le sol quelques mètres avant de mourir, étouffée par la fumée.

Pour monsieur Bill, c’était chose normale que d’assassiner une gagneuse qui n’obéissait pas. Il estimait obtenir ainsi le respect tant attendu par la peur. Le Milieu ne fut pas franchement d’accord. Il n’hésita pas à balancer Georges Rapin, le demi-sel, aux policiers.

Finalement, monsieur Bill fut condamné à mort à la suite d’un procès ultra médiatisé. Malgré la présence nombreux intellectuels dans le public ( Jean-Paul Sartre, Françoise Sagan, Henri-Georges Clouzot, Bernard Buffet…), malgré une défense assurée par un des ténors des avocats de l’époque ( René Floriot ) et ce, grâce – encore – à l’intervention de maman. Pourtant, cela prit moins de 30 minutes au jury pour condamner Georges Rapin à mort. Celui-ci refusa le pourvoi en cassation, considérant sa condamnation comme une reconnaissance de son statut d’envergure nationale. Finalement impressionné, le Milieu le reconnut comme un des siens. Drôle d’hommage posthume. Qu’Alphonse Boudard raconte :

Ce 22 juillet 1960, le France était en vacances, l’exécution de monsieur Bill ne suscita que quelques lignes dans la presse. J’étais ce matin-là au sanatorium pénitentiaire de Liancourt, dans l’Oise. Avec des détenus de toutes sortes… Assassins, voleurs, violeurs, escrocs… Dans de grands dortoirs de vingt lits. Innovation pour l’époque, un haut-parleur qui nous diffusait la radio nous annonça l’exécution de Georges Rapin… Mort courageusement, précisait l’information. Sitôt, les réaction se firent entendre.  » Le sale con, il ne l’a pas volé ! « ,  » Une ordure de moins !  »  » Bien fait pour sa gueule !  » Etc. Il y avait parmi nous un certain Antoine R…, un caïd marseillais qui purgeait une peine de vingt ans de travaux forcés pour le meurtre d’un truand dans un règlement de comptes. Brusquement, il est intervenu avec autorité : – Taisez-vous… Y a plus rien à dire ! Il est mort en homme ! »

Comme épitaphe, il ne pouvait pas souhaiter mieux, monsieur Bill.

Voici donc une histoire de Pigalle que j’ai résumée à sa plus simple substance. L’affaire est plus sophistiquée qu’elle n’en a l’air.

Le Sans-Souci existe toujours. Il sert encore les clients dans son décor des années 60. D’ailleurs, si vous passez la porte, demandez à ce qu’on vous montre la trace du coup de crosse de Jacques Mesrine. C’était un de ses QG. Mais c’est une autre histoire…

I love you. All of you. And Lulu.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s