Le virage de la mort

La semaine dernière, ma mère est morte. Alors, j’ai pris mon boitier et j’ai marché sur les traces de mon enfance.

Tout gosse, j’avais un vélo orange.

Ou rouge, ma mémoire me fait défaut… C’était ce qu’on appelait à l’époque un mini-vélo. Je lui en faisais voir, à ce brave engin. Dérapage contrôlé, saut de bosses, vélo crosse… Tout ce qu’il était interdit de faire, nous le pratiquions sans remords sur nos montures mécaniques.

D’ailleurs, ce n’était plus un vélo mais bien un copain.

Ce jour-là, je descendais à toute allure la route de l’église.

Quand celle-ci est derrière moi, je pédale à fond, c’est tout droit pendant une cinquantaine de mètres. Après, il y a un virage serré, sur la gauche. Il faudra ralentir. Sinon, je me retrouve dans le champ du Maurin, en contrebas.

Sans que je sache trop comment, le câble de mon dernier frein valide se casse. Je ne peux plus ralentir, encore moins stopper ma folle course. Le virage – celui que je surnommerai ensuite le virage de la mort – se rapproche bien trop vite. Il me faut prendre une décision.

Foncer vers le champ du Maurin et tomber plus bas, risquant une chute terrible et douloureuse ? Ou bien coucher mon vélo sauvage sur les ronces que je devine sur ma gauche ? Je me rappelle ne pas avoir hésité : j’ai braqué le guidon, suis parti vers les ronces, priant que ce gros buisson si inhospitalier freine ma chute… Au pire, ai-je du me dire, j’en serai quitte pour une égratignure ou deux…

Ce que je n’avais pas prévu, c’est ma vitesse.

Je vais tellement vite que les ronces ne peuvent me retenir. Je sens leurs griffures sur mes jambes et mon bras gauche pendant que ma course folle continue. Mon vélo se couche, je tombe sur un magnifique tas de cailloux. La chute est terrible même si salvatrice. Je me relève, fier d’avoir été un cascadeur méthodique et sage. Avant de découvrir mon bras gauche. Deux ou trois jolies coupures s’étalent sur mon avant-bras qui pisse le sang. Ma tête tourne. Je m’allonge. Merde, j’ai battu un record sur ce coup-là.

Pas très fier, je rentre à la maison.

En me découvrant dans le jardin, mon bras bien ensanglanté, ma mère va pâlir et me passer un savon que j’ai toujours en tête. Avant de me soigner mon bras.

Je me souviens encore de cette terrible chute. De mon retour, penaud. De la tête blanche et figée de ma mère. De mon bras en sang.

La semaine dernière, ma mère est morte. Alors, j’ai pris mon boitier et j’ai marché sur les traces de mon enfance.

I love you. All of you. And Lulu.

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