Froid dans le dos…

On dit que seules, les montagnes ne se rencontrent pas. Je vais finir par croire que c’est vrai. Je vais vous raconter comment ma route a croisé celle d’un assassin, aujourd’hui condamné pour trente ans, en prison.

Nous sommes dans les années 94 ou 95. Ce soir-là, je suis assis au Banana Café avec ma femme Nathalie et des collègues de l’époque : Tex, Jean-Jacques Devaux, entre autres. Nous sommes installés au sous-sol, non loin du piano bar. Je me souviens d’une ambiance de fête et de musique, d’alcool et de danse. Un gros type, aux allures nettement efféminées et à la graisse dégoulinante de sueur, visiblement ivre, tombe sur Nathalie. Mon ex-femme est assise sur mes genoux, je manque culbuter à mon tour. La grosse gouape se relève, dévisage Nathalie avec des yeux morts. Et soudainement, la gifle. Furieux, je vais pour me jeter sur lui. Les copains m’en empêchent en me retenant par la manche.

« – Laisse, me dit l’un.

– Il n’en vaut pas la peine, conclut un autre. »

Nathalie me fait signe qu’elle n’a rien. Frustré de ne pas avoir été à la hauteur de mon job de mari, je jure sur la tombe de tous les Saints du quartier qu’un jour, je me vengerai.

Voilà pourquoi le sketch du Banana Café est né sur la scène du Carré Blanc. Je raconte l’histoire d’un pauvre type – moi – qui se balade dans une faune gay, dont la caricature est volontairement poussée à l’extrême avant d’assister, médusé, à l’incroyable spectacle d’un homme Boa.

A cette époque, je traine dans les couloirs de Rires et Chansons, mes sketchs passent régulièrement sur les ondes de la station. Celui du Banana ne déroge pas à la règle. De fait, il est souvent programmé.

Quelques mois sont passés depuis le regrettable accident de la baleine saoule. Je crois que c’est Thierry Eliez qui me persuade d’aller boire un canon au Banana. Vous pensez bien que je n’y étais pas retourné depuis. Je suis au rez de chaussée quand mes potes sont au sous-sol, dans le piano-bar.

Je ne me rappelle plus comment j’aborde la conversation avec celui qui semble être le patron de l’endroit, ni comment nous abordons le sujet de l’humour. Je me souviens de l’homme disant : « – Les humoristes, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Surtout avec le sketch contre le Banana Café. »

Je sursaute. Ma main à couper qu’il parle de mon sketch.
« – Celui avec l’homme Boa ?
– Oui, répond mon interlocuteur. Tu le connais ? »

Il me regarde attentivement, ses yeux agrandis par des lunettes style aviateur, dont les montures fines et dorées vont se perdre derrière les oreilles. Le menton est brûlé ainsi qu’une partie du nez. Pas franchement séduisant.

« – Je veux, dis-je avec assurance, voire même un peu crâneur. L’homme boa, c’est moi qui l’ai écrit. »
Il se rapproche de moi, sérieux et intrigué.
« -Pourquoi ? »
Je lui raconte l’anecdote de la grosse patate gay, ivre et violente. Le patron ne dit rien. Quand j’ai terminé, il acquiesce.
« -Je comprends. Il n’y a rien à dire. Tu sais, enchaine-t-il, le Banana Café ne se résume pas qu’à ça. Il y a des gens formidables, sympas. Je t’offre le champagne.  »
Quelques heures plus tard, je suis parti du Banana, le sourire aux lèvres et un tee-shift particulièrement moche à la main. Mais la chose est établie : je suis réconcilié avec le bar gay le plus branché du moment.

Pourtant, quand je raconte cette histoire anecdote à ceux qui connaissent bien le Banana, ces derniers ne reconnaissent pas le patron dans ma description.

Il y avait deux patrons, m’a-t-on expliqué, Tony Gomez, le roi des nuits parisiennes et son associé qui s’est suicidé… Aucun n’avait le visage brûlé.

Ah.

Pourtant, je n’ai pas rêvé. Qui était ce type qui m’a offert deux tee-shirts et une bouteille de champagne ?

Je viens de l’apprendre il y a deux jours. Son nom est Xavier Philippe, il est le frère du patron du Banana Café. Pas Tony Gomez. L’autre : celui qui s’est suicidé. Et comment je le sais ? Parce que Xavier Philippe a fait tout le sujet de la célèbre émission : Faites entrer l’accusé. Il est en prison pour 30 ans et ce, pour avoir assassiné son associé pâtissier. Le visage brûlé ? Les conséquences d’un incendie qu’il a provoqué pour détruire la boîte de nuit de son frère. Oui, celui qui s’est suicidé. En même temps, avec un frère démoniaque comme le sien, il n’y avait pas de quoi croire en l’espèce humaine. Toujours est-il que Xavier Philippe connaît sa première condamnation pour fraude à l’assurance : quatre ans ferme.

Entre temps, il travaille au Banana Café. Et m’offre du champagne. Sans le savoir, hein, mine de rien, comme ça, sans déranger, à vouloir réclamer vengeance pour une baleine ivre morte, j’aurais pu passer de vie à trépas.

Mon Dieu, mon Dieu, quelle histoire. Je vais aller me coucher. Savoir que j’étais en face d’un assassin condamné par la justice à 30 ans ferme m’a épuisé : je vais aller me coucher.

I love you. All of you. And Lulu.

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