Le bateau malheur, suite et fin.

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Hier, je vous parlais du Burano, le bateau malheur de Saint Vaast la Hougue. Et comme vous le savez, je m’étais juré – assez solennellement, je vous l’accorde – de connaître l’histoire de ce bateau aujourd’hui échoué sur un quai, à l’écart de ses congénères.

Toujours accompagné de l’excellent Vincent LR, nous avons pointé nos fraises aimables au café du Commerce, situé sur le quai Vauban et tenu par le magnifique Fabrice – surnommé l’Anglais car comme Robert Dalban dans les Tontons Flingueurs, il aime pratiquer la langue d’Albion – et retrouvé les dames de la veille.

La blonde, Isabelle, est femme d’ostréiculteur. Elle nous propose d’aller photographier son mari à la marée. Je n’ose pas trop lui dire que je connais plutôt bien cet univers et qu’il fut même ma première exposition de photographe.

J’en profite tout de même pour lui demander l’histoire du Burano. Isabelle me sourit et me répond d’une voix sourde :
– » Il n’y a rien à dire… Le fils d’une de mes amies est mort sur ce bateau, voilà.  »
Respectueusement, je laisse passer un ange. Je suis poli, moi, que voulez-vous… Puis pose la question qui me brûle les lèvres.

« -Mais le fils de votre amie est dans la chapelle des Péris en Mer ? »

C’est une minuscule chapelle du 15ème siècle, dédiée à la mémoire des marins emportés par la mer. Elle se dresse, solennel et fragile, seule et presqu’obstinée, face à l’océan au bout de la ville.

Elle hoche de la tête. Je n’insiste pas. Je ne veux pas l’embêter davantage et surtout, le Commandant vient d’arriver. Après avoir salué ces dames, je me dirige vers lui et le salue. L’homme me sourit, magnifique.

« – Vous connaissez le premier nom du Burano ? Je commence, me rappelant de notre rencontre de la veille.

– Bien sûr. Il s’appelait le Rouzic. » Il lève le doigt en l’air, comme si ce qu’il allait dire était de la plus haute importance. « – C’était un bateau qui allait jusque dans les mers d’Irlande. »

Le commandant,

Le commandant, ancien marin pêcheur de Saint-Vaast. Depuis le Burano, il n’est plus allé en mer. Ca ne lui manque pas tant que ça, m’assure-t-il.

J’imagine qu’il avait belle allure, le Burano, pour qu’il interpelle nos regards de photographe. Il y avait prestance, sans aucun doute. Les mers d’Irlande, c’est loin, c’est l’aventure dans l’immensité de l’océan : l’éternel histoire d’amour et de passion entre l’Homme et la Mer. Il a été un vaillant et courageux engin mais il n’a pas su protéger ceux qu’il transportait. Le Burano a failli à sa tache essentielle : ramener les hommes à la maison.

Je commande un verre de rosé, m’assoit avec le Commandant.

– Et pourquoi c’est un bateau malheur ?

– Parce qu’il y a eu des morts, pardi.

– Le fils de l’ami d’Isabelle ?

– Philippe… Il est parti dans les années 1995. Ou 1994. En tout cas, un an après moi, j’en suis sûr.

– Parce que vous étiez sur le Burano ? »

L’ancien marin avale une gorgée de rosé et me regarde en souriant :

« – J’y étais et j’ai même eu une bagarre avec ce bateau. »

Il penche sa tête en avant, enlève son bonnet et me désigne une fine cicatrice qui part du dessus des sourcils jusque derrière la boîte crânienne.

« – Quarante points de suture ! S’exclame le Commandant. Quarante ! C’est un miracle que je sois encore là…

– Peut-etre que l’autre, là-haut, ne voulait pas de vous.

– Ca doit être ça. Ils sont venus me chercher en hélicoptère. On ne voyait que ma botte dépasser du tas de trucs qui m’était tombé dessus… Il a fallu quatre ans pour que je puisse me servir de mon bras gauche correctement, sans m’aider de l’autre… Après, je ne suis plus jamais reparti en mer.

– Ca manque pas, la mer, quand on ne va plus dessus ? »

Il secoue la tête, dubitatif.

« – Pas vraiment. J’aime bien y aller quand les copains me proposent de partir avec eux, de temps en temps, comme ça… Mais, sinon, je préfère rester ici. »

Depuis, le Commandant est resté à terre et a pris sa retraite. Le Burano a failli le foutre par terre mais l’homme a eu raison de la machine. Il s’en est tout de même fallu d’un cheveu que l’issue ne soit fatale pour le marin.

Je commande une tournée de rosé.

Je connais maintenant l’histoire de ce bateau malheur, le Burano. J’imagine des bruits de vents, de tempête. Je crois entendre le bruit du fracas des vagues sur la coque du bateau, les cris des hommes que ce dernier blesse et tue. C’est un bateau malheur, un bateau sans coeur. Il n’est pas capable de protéger les hommes. Pis, il les casse ou les détruit. Alors, à son tour, l’Homme casse le bateau. Et le détruit.

Voilà, j’ai tenu ma promesse d’hier : vous raconter une histoire.Belle ou triste, peu importe. Du moment que, comme ce fut mon cas, elle vous change les idées. Et puis, si demain, ou un autre jour, vous avez la malchance de connaître un petit accrochage en voiture, dites-vous que votre petite bagnole n’ira peut-être pas dans les mers d’Irlande mais elle vous protégera. Elle.

I love you. All of you. And Lulu.

 

 

 

 


							
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