Irène

Le récit promis à Vincent Leroy – dit Vincent Lr – à propos de sa photo.

Irène

Je suis sur un tabouret en métal. Il est un peu dur pour mes fesses mais je m’en contente. Mieux vaut ça que rien.

Irène est en face de moi, ses coudes posés sur la table dont le bois est usé par les années. Je note que les manches de son pull rouge sont trouées aux coudes. Ses mains jointes sont sur son joli visage, comme si ce dernier avait besoin d’être tenu. Elle me regarde sans mot dire, ses yeux plantés dans les miens. Je jurerais presque qu’elle sourit. J’essaye de lui prendre la main. 

«- Tu sais bien que tu ne peux pas, dit-elle

– C’est trop con, non ?

– Peut-être mais c’est comme ça. Tu n’as qu’à t’en prendre qu’à toi même.»

Je ramène ma main, soupirant.

Irène a raison. Je suis le seul à blâmer dans cette histoire.

Merde, je regrette vraiment.

«- Tu m’aimes encore ? Je murmure.

– Je ne sais pas, rétorque Irène. Je ne sais plus. Est-ce que je peux t’aimer ?

– C’est arrivé une seule fois, j’explique, tentant une dernière plaidoirie. Une seule fois dans ma vie, j’ai pété les plombs… Tu ne vas pas m’en vouloir pour ça…»

Irène se redresse, détachant son joli visage de ses mains, le regard stupéfait.

«- Tu plaisantes, j’espère ? Une seule fois ? Oui, mais c’est la fois de trop… Tu t’es mis dans un tel état de colère que j’en ai encore peur, tu comprends ?»

Elle se lève, fait quelques pas en me tournant le dos. Ne pas voir sa tête est une douleur. Tourne-toi, ai-je envie de lui dire. regarde-moi, je t’en supplie.

«- L’homme le plus important de ma vie, enchaîne-t-elle, l’homme que je vais aimer jusqu’à la fin de ma vie a bousillé ma vie, notre vie, en quelques secondes… Mais comment faut-il te le dire ? Tu me fous la trouille ! Quand je te vois, je tremble ! Tu comprends ça ?»

Irène termine sa phrase en se retournant d’un coup, me fixant avec une telle intensité que j’en oublie les larmes qui coulent sur ses joues.

«- Je t’aime, oui, peut-être, et alors ? A quoi ça sert d’aimer un homme comme toi ?»

Encore merde. Ses mots me transpercent, atteignant le coeur directement; J’ai la pénible sensation que plusieurs poignards me défoncent le bide, se retournant toutes les cinq secondes pour mieux m’arracher les tripes. Mon coeur cogne comme un dingue.

Je veux la prendre dans mes bras, lui expliquer que c’est une erreur, que je ne serai plus jamais comme ça. Mais elle est si loin.

Irène pleure. Ses yeux noyés de larmes me vrillent dans tous les sens. Pourquoi ai-je fait ça ? Pourquoi ces coups ? Cette haine ? Pourquoi ? En une poignée de minutes, ma vie entière a basculé. Je ne redeviendrais jamais l’homme que j’ai été, je ne retrouverais jamais ce qui était, il y a encore quelques jours, mon passé si simple et si bon.

Je ne suis qu’un gros con.

«- Je vais t’aimer aussi fort que je peux, tu sais, sanglote Irène. Jusqu’à ma mort. Tu as été si proche, si aimant. Même si j’ai peur de toi, si ce que tu as fait me trembler, je ne pourrai jamais oublier Bréhat.»

L’île de Bréhat, tu parles que je ne peux pas l’oublier, non plus… Un coin paumé dans la Bretagne, Irène avait insisté pendant des semaines, peut-être des mois pour y aller. Je lui avais acheté un petit appareil photo jetable. Elle avait fait des photos, tout le temps, partout. Nous avions ri, marché, mangé des crêpes. Des trucs de gens normaux. Le problème, c’est que je ne suis pas tout à fait normal, moi.

Irène sort un portefeuille de son sac à main, en extirpe une vieille photo qu’elle me montre. Les couleurs sont passées mais je vois le bateau blanc, la mer calme et sereine. Le ciel est couvert. Oui, je me souviens bien de ce moment. Même si tout était nuage et gris, c’était beau, comme coin. Il faudra que j’y retourne un jour.

Irène plaque la photo sur la vitre épaisse qui nous sépare. Je tourne mon visage vers le policier qui est à côté de moi, l’interrogeant du regard. Il hésite, soupire et finit par lâcher du bout des lèvres :

«- D’accord, d’accord, on va t’amener cette photo…»

Je bredouille vaguement des remerciements. Je tremble comme une feuille morte.

Pourquoi ai-je cogné ce mec ? Je l’ai tapé jusqu’à ce qu’il arrête de bouger, avec mes deux mains. Encore et encore. Je n’entendais plus rien, je le voulais juste mort, sans vie. Je ne sais même plus pourquoi on s’est battu. On était dans un bar avec des copains. Irène dormait à la maison. Ce mec est arrivé à notre table et je crois qu’il nous a insulté. Nous étions à peine plus bourrés que lui.  Ensuite, black out total. Je ne me souviens que de son visage déformé par mes coups de poings et de mes deux mains rouges de son sang. Le bruit de ses os qui se brisent résonne encore dans mon esprit.

Irène pose ses mains sur la fenêtre du parloir. Même si ses yeux sont remplis de larmes, elle ne pleure plus.

«- Je t’aimerai toujours, papa. Toujours.»

Le policier me tapote gentiment l’épaule.

«- C’est l’heure. il faut y aller.»

Il me donne la photo de ma fille, celle de l’île de Bréhat.

«- Je t’aimerai toujours aussi, ma chérie. Souviens-toi, je ne serai jamais loin.»

C’est fini. Deux policiers me sortent et me ramènent dans mes quartiers. Ma cellule est minuscule mais j’y suis seul, toujours ça de pris. Je ne me voyais pas partager cette poubelle en forme de chambre avec quelqu’un d’autre.

brehat09c

Je pose la photo sur le miroir minuscule du lavabo. C’est drôle, il y a maintenant plus de lumière. Je pourrais presque croire que le chauffage marche.

Je vais aller dormir. De toutes manières, pour les prochaines 57 années, je n’ai que ça à faire.

Merde.

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