Jean-Luc est mort…

Jean-Luc Delarue nous a quitté cette nuit.

Il n’avait même pas cinquante ans. C’est jeune pour mourir, non ? Certains répondront que c’est la drogue qui est la cause de ce décès prématuré. Peut-être. Il n’empêche : 47 piges, c’est jeune.

Aujourd’hui, les médias rendent hommage à celui qui fut certainement un des animateurs les plus doués de sa génération, celle des années 90. Son joli visage, sa mise en plis impeccable et cette façon si particulière d’interviewer les gens l’ont propulsé au plus niveau très vite.

Trop vite, serais-je tenté de dire. Pourtant, ces mêmes médias, sous prétexte d’informer le public, ont descendu l’homme plus bas que terre en révélant de manière scabreuse son addiction à la drogue. Vous renchérirez, car vous aimez ça et vous le faîtes de manière systématique, que Jean-Luc Delarue était un homme de télé, déconnecté de la réalité et des gens. C’est votre droit de le penser. Maintenant, si vous le permettez, je voudrais vous raconter une anecdote. Elle parle de Jean-Luc Delarue, de l’homme qu’il était vraiment, avant que le drogue ne le rende fou et malade.

Avant de développer, il faut que je vous parle de Dédé. A l’époque, il est technicien sur les plateaux de télé. il travaille pour pas mal de boîtes de prod, pour toutes les chaînes – Ah ! Le temps béni où il n’y en avait que six – et commençait à avoir une belle réputation de professionnel. Le soir, je le retrouvais souvent au Carré Blanc avec sa bande de potes. On buvait des canons, on rigolait et on draguait. La vie, quoi.

Après le beau temps, il y a toujours un putain d’orage qui vous attend. C’est ainsi. Dédé est frappé par une sclérose en plaques, une véritable saloperie qui vous ronge tous les jours un peu plus, vous démonte et vous défigure. Cette maladie frappe n’importe qui, sans distinction de sexe ou d’âge, de classes sociales ou de sang. Pour le coup, c’est Dédé qui se la bouffe.

Injuste, cruel. Ca l’est d’autant plus que Dédé vient d’être promu chef de plateau chez Jean-Luc Delarue, justement. Ce dernier, apprenant la mauvaise nouvelle, ne laisse pas tomber Dédé. Non seulement il garde celui-ci comme chef de plateau mais en plus, il le salarie toujours. C’est un geste noble qui aidera Dédé à garder la tête haute et ce, malgré la maladie sans cesse évolutive.

L’histoire ne s’arrête pas là.

Nous sommes à la fin des années 80. Je me retrouve invité, par Merri, aux quarante ans de Christophe Dechavanne. La fête a lieu à la Poste, endroit réputé, situé à l’angle de la rue Fontaine et de la rue Mansart, dans le neuvième arrondissement. Jean-Luc Delarue est présent, aux côtés de Dechavanne. Les deux animateurs sont torchés, il doit être dans les trois heures du matin. L’alcool coule à flots, il y a des belles filles partout. De quoi s’appeler James Bond. L’heure avance, la nuit devient plus noire et nous rigolons beaucoup. Comment, je ne sais mais je suis en train de trinquer avec Jean-Luc Delarue.

« – Toi, je t’ai déjà vu… Me dit-il, bredouillant légèrement.

– Je ne pense pas, je réponds, tout aussi bredouillant.  »

Ce que j’ai toujours aimé dans l’alcool, c’est le courage qu’il procure pour dire certaines choses.

« – Tu ne me connais pas, je poursuis, mais ce que tu as fait pour Dédé, c’était vraiment chouette. »

Delarue redresse la tête et me fixe du regard.

« – Tu connais Dédé ? Mon Dédé ?

– Oui, je le connais. »

Delarue pose sa main sur mon épaule.

« – Comment tu t’appelles ?

– Gillou, du Carré Blanc. »

Il inspire profondément et me lâche :

« – Je le saluerai de ta part, ça lui fera plaisir…

– C’est ça, je raille, tu vas te souvenir de mon nom demain matin avec tout ce qu’on a bu…

– Je te promets ! »

Il en est presque émouvant. Il se tient droit comme la Justice. Derrière ses lunettes, le regard est sérieux.

« – Ecoute, Jean-Luc, ce n’est pas grave si tu m’oublies, j’assure d’un ton apaisant. Ce qui compte, c’est que tu n’aies pas laissé tomber Dédé. »

Nous nous disons au revoir, en nous serrant la main.

Quand je gravis l’escalier étroit qui me mène à la sortie, je le vois assis près de la sortie se répétant, la tête dans les mains :

« – Gillou, il s’appelle Gillou… »

Trois ans plus tard, je suis sur le plateau du BigDil. La production organise les quarante ans de Vincent Lagaf. Tous ses vieux potes sont réunis. J’ai la bonne surprise de retrouver Dédé. Faible, amaigri mais le regard toujours joyeux. Quand il me voit, mon poteau se lève avec peine, s’accroche à sa canne et me dit en me serrant chaleureusement la main :

« – Jean-Luc m’a transmis ton message. »

L’animateur n’avait pas oublié. On peut dire ce qu’on veut de lui. Egocentrique, idiot, imbu, narcissique, con, et j’en passe. Mais l’homme avait aussi des qualités que seuls, ceux qui travaillaient avec lui connaissaient. Et puis, la Drogue est arrivée.

En apprenant sa mort ce matin, je voulais vous raconter cette histoire. Passez-la à vos copains, racontez-la.

Parce que Jean-Luc Delarue n’était pas qu’un producteur-animateur de télé drogué. C’était avant tout un homme, un mari et un père.

I love you. All of you. And Lulu.

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2 réflexions au sujet de « Jean-Luc est mort… »

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