Des mocassins, please… J’ai les chevilles qui gonflent.

Je sais, je sais, vous allez encore râler. De toutes manières, vous aimez ça. Je vais même plus loin, parce que je suis un peu fou, parfois : vous êtes soixante millions à râler. Pas sur mon cas particulier, ce serait me faire beaucoup d’honneur. Non, les français râlent. Vous, moi, tout le monde dans ce pays. Qu’est-ce que c’est pénible, alors… Voilà, je me mets à râler…

Donc, oui, je n’ai pas écrit depuis quelques jours. Je vous manque, c’est ça? Où est donc ma poésie, mon humour et ma tendresse ? Ah, dans ce monde de brutes et de capitalistes dégénérés, un peu de prose du père Vautier ne fait jamais de mal…

J’ai regardé le match de tennis Tsonga-Djokovic. J’ai vu les quatre balles de match du français, j’ai compris que le serbe allait gagner malgré un Jo-Wilfried talentueux. Que voulez-vous, les grands joueurs peuvent mettre un pied à terre: cela ne veut pas pour autant dire qu’ils sont vaincus. Un peu comme dans les films sauce américaine. Tu crois que le héros va tomber raide mort sous les coups puissants et répétés d’un colosse. Mais non, il se réveille et met la pâtée à Goliath. Ici, sur le court de Rolland Garros, c’est pareil. Malgré mon sang de chauvin, j’a souri en voyant la hargne du serbe. Parce que, voyez-vous, ce grand champion – au propre comme au figuré – ce pourfendeur de joueur français, en un mot comme en cent, ce n*1 mondial , bref cet homme a gagné son duel face au français, non pas grâce à son talent – un peu – mais bien grâce à moi.

Tiens, c’est curieux, plus personne ne parle.

Ah, ah, ça vous la coupe, hein ?

Pour être honnête, il a posé pour moi.

C’est officiel, tout le monde se tait.

Quand je dis “posé pour moi”, je fais un effet de style. Je provoque la curiosité, j’organise une mise en scène. Je n’étais pas seul, ce 23 mai, à être le photographe officiel d’une annonce de partenariat – même le Wall Street Journal en a parlé – entre le champion et Uniqlo. Nous étions trois. Mais tout de même, hein, excusez du peu, j’en faisais partie.

Aussi, c’était une grande première de travailler avec un staff japonais.

Pendant le brief, ces derniers expliquent ce qu’ils attendent de nous: des photos officielles de Djokovic et de Tadashi Yanai, le pdg de la marque. Le big boss, le chef, Dieu.

C’est un petit bonhomme, aux lunettes de petit banquier, dans un costume impeccable, du taillé sur mesures. A la manière dont son staff se dépense en courbettes devant lui, il est clair que ce petit bonhomme est un leader.

Le brief se poursuit. On nous explique nos positions physiques. Mon premier confrère sera à la position A – parce que nous avons des plans – et mon second collègue à la place B. Je m’attends à être à la place C. Curieusement, il n’y en a pas sur le croquis. Je fais la remarque. En anglais, s’il vous plaît… Mon interlocuteur japonais s’excuse. Oui, j’ai oublié de vous dire mais ces gars-là sont d’une politesse légendaire. Ils sont souvent désolés et ne supportent pas le retard, si petit soit-il. Il m’explique donc que je vais être le seul photographe à aller où bon me semble, en backstage comme dans le public, sur les bords de scène – place A ou B, ou C ou V ou W, je fais comme je veux, je suis chez moi – dans les cintres, comme bon il me semble, où le vent me pousse. Mon collègue – j’ai oublié son prénom mais il est de chez Getty (snif) – me sourit : belle opportunité pour un type comme moi qui sait rendre son appareil invisible…

Je suis très heureux mais la pression s’installe silencieusement, à la manière Ninja. Je vais prendre le numéro 1 du tennis mondial dans mon viseur, pour un des plus grands groupes de fashionwear mondial. Une cocotte, serait appréciée, la chaleur mentale augmente.

Cette gentille réunion d’amateurs sportifs bien habillés n’a pas n’importe quel cadre. Nous sommes à l’hôtel Ritz, dans la piscine, cette dernière ayant été soigneusement recouverte. Qui nous obligera à porter les petits chaussons de protection ? Les japonais ? La direction de l’hôtel ? Les deux ? Toujours est-il que, pendant deux heures, je me promène dans la jolie salle avec ces babouches en papier, comme docteur House…

Je ne sais pas où elle est exactement. Mais elle est là, quelque part. la piscine...

La conférence de presse commence.On parle, on s’applaudit, on pose des questions. Je me balade et très vite, j’ai envie de faire une photo. Rien de bien terrible mais quelque chose qui me fait plaisir. Je grimpe dans les cintres. Je ne veux pas louper mon cliché.

Bouvelle  -  bouvelle ? Peut-être voulais-je écrire nouvelle… Bizarre, cette manie de ne pas contrôler mes doigts sur la machine – nouvelle séance  de questions. Traduction. Réponses. Tout le monde parle anglais. Ca tombe tout de même pas mal, moi aussi. Dingue, le hasard…

Voilà, c’est fini. Les photographes s’approchent pour la dernière photo, celle du check-hand. Pour ma part, je suis en hauteur, souriant. Ma photo s’annonce bien.

Je te serre, tu me serres par la main, le premier qui riera aura une tapette...

Il n’y a rien de fracassant, je vous l’accorde. Comme dirait Jean Gabin, il n’y a rien qui bouscule un train de marchandises là-dedans… Mais ai-je dit que je voulais pondre le cliché du mois ? Le prix Nobel de la composition dramatique ? Le Sulitzer du Reportage ? Non, bon alors, je peux bosser maintenant ?

Je me promène dans les coulisses de l’évènement. Il a du couter une blinde, je te le dis. Une trentaine de techniciens, des cadreurs, des poursuiteurs – ils ne poursuivent personne, bande d’ignares élégants, ils tiennent la poursuite – tous commandés par une belle régie. Ah, il y a de l’argent…

Tadashi Yanai est assis, seul. Impassible, comme les asiatiques savent l’être. Il observe la conférence par le retour situé en face de lui. Personne ne l’entoure. C’est le moment, me dis-je. Allons-y, faisons une photo.

Tadashi Yanai : il est dan les 150 premières fortunes mondiales.

C’est vrai, vous avez encore raison. Ca commence d’ailleurs à m’agacer. Vous marquez un point : j’aime être dans l’intimité des gens, les photographier alors qu’ils ne posent plus, qu’ils se relâchent. Etre invisible.

Une dizaine de minutes plus tard, je retrouve le grand président dans la loge de Djokovic. Il prend une bouteille d’eau, remplit un verre et le boit doucement à petites gorgées. Allez, soyons fou, j’y retourne. Cette fois, il me regarde. Son œil est fixe, sans colère, ni impatience. Je ne sais quoi penser de ce regard. Alors, le peu de culture japonaise que je possède me revient. Je m’incline, signe de respect, et murmure :

“- Alligato.

Ce qui signifie merci mais vous le saviez déjà.

Un petit sourire se dessine sur ses lèvres. Yanai baisse la tête très légèrement, répondant poliment à ma déférence. Les japonais apprécient quand des gaïjins – blanc ou occidental – partagent leur code du respect.

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Aussi, quelques dix minutes plus tard, profitant que le PDG d’Uniqlo s’installe sur un canapé confortable du Ritz, cette fois, dans le salon d’été, juste avant une interview presse – le Figaro, je crois – je repars dans sa direction, m’incline encore et demande  si je peux le photographier. Il me sourit rapidement avant de répondre que bien sûr, c’est d’accord, fais comme chez toi, vieux frère. Oui, sur cette phrase, j’ai un peu exagéré la traduction.

Clic clac.

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Je prends deux ou trois photos. un rapide coup d’œil sur l’écran : tout va bien. C’est d’ailleurs marrant, cette nouvelle habitude de tous les photographes, amateurs ou pros, bons ou mauvais, débutants ou expérimentés. Tout le monde regarde sa photo dès qu’elle est prise. Il m’arrive souvent de programmer mon Canon afin qu’il n’affiche pas le cliché après la prise. Un peu de parfum argentique qui flotte dans ma tête, je présume.

Djokovic et son agent arrive. C’est une jolie blonde et la dernière fois que j’ai vu une fille de ce calibre, c’est dans un film de James Bond… Il sourit à tout le monde. Même à moi quand je lui demande si je peux faire une photo. Bon, cette fois, je ne m’incline pas. Le tennisman accepte immédiatement. Allez, je fais du corporate. Respectons les codes. le logo, le logo et le logo.

Cauet-4

J’ai fini ma série de photos, je livre mon client japonais. Mon interlocuteur s’appelle Mitsuhiro Minowa, il est le boss du Global Marketing and Communication, si j’en crois sa carte de visite. Il me remercie et me dit que je suis un big great photographer. Je dis “Halligato” à nouveau, avant de m’incliner.Surprise, lui aussi se plie autant que moi.

Et c’est là où la chose se produit. C’est à ce moment précis – c’est de la science, aurais-je envie de vous dire – que le destin de Tsonga s’écrit. 

Djokovic est en face de moi. Il me dévisage et voyant que c’est moi, me sourit. De mon côté, pour ne pas rester idiot et petit, je bredouille :

Good luck for the open in Paris…

Là, vous comprenez, vous saisissez ? C’est à cause de moi ! Tsonga, éliminé en quart de finale, par Djokovic, alors que le joueur tricolore avait quatre balles de match… C’est à cause de moi ! Je n’aurais jamais du lui souhaiter bonne chance !

Finalement, Djokovic, sans moi, c’est quoi ?

Un joueur de tennis, tout simplement…

I love you. All of you. And Lulu.

This work is licensed under a Creative Commons license.
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