Jack the Frost

En novembre 2010, alors que je préparais mon exposition new-yorkaise, j’avais écrit deux ou trois papiers sur les personnages que je rencontrais. Je ne sais ni comment, ni pourquoi mais je les avais perdues.

En rangeant de vieilles archives numériques, le miracle a eu lieu : j’en ai retrouvé une : ma rencontre avec Jack the Frost (Jack le gelé ) personnage pour le moins atypique. J’espère que vous aimerez. Moi, c’est de loin un de mes papiers préférés.

Enjoy !

J’ai rencontré Jack au bar du Parigot, à l’angle de Grand Street et de Lafayette Street. C’est un monsieur de 78 ans, élégant dans l’habit. Il porte un beau blouson de daim et une casquette finement vissée sur le crâne lui confère l’air d’un vieux gentleman. Pourtant, il sent le camion moisi et ses ongles sont longs et sales.

Jack

Nous nous présentons rapidement.
« – Je viens à New-York une fois par an, commence Jack, pour remplir mon côté pervers. »

Je sais, je sais, la phrase est lourde en français. Mais, en anglais, elle donne bien mieux.
« – I come here, in New-York, once a year to refill my nasty. »

Et il éclate de rire. La gorge est prise, il tousse. M’est avis que Jack n’est plus pour longtemps sur cette terre. Comme s’il lisait dans mes pensées, le vieux redevient sérieux et point le ciel du doigt.

– » Ils ne veulent pas de moi. Ni celui du haut, ni celui du bas… Ma femme, par contre, est morte il y a deux ans. Cancer. Héritage de sa famille. »

Bon, voilà que nous parlons de l’épouse de Jack. Elle était beaucoup plus jeune que lui et leur mariage dura quarante-trois ans.
« – Do you imagine ? Fourty three years in the same bed... »

Non, je n’imagine pas. Mon record, best of the best, c’est dix ans.

La femme de Jack a été la plus grande fashion designer de son époque. Dessinatrice de mode, je crois. En plus, elle peignait. Tout le temps. N’importe quoi. Mais surtout, les enfants. Le vieux s’excuse, me demande de l’attendre et sort du restaurant. Il revient cinq minutes après, un petit album de photos à la main. Jack est content de me montrer des photos de sa femme. Elle est mignonne et boulotte, les cheveux sont longs. Les vêtements portés m’indiquent que la photo a été prise dans les années 1960. Ensuite, Jack me montre les tableaux de son épouse. Bon, étant donné que je ne suis pas vraiment un dingue de peinture, je ne peux pas prétendre être bon juge. Voilà pourquoi je pense que c’est de la merde. Mais Jack a les yeux qui brillent en voyant l’œuvre de son épouse. Je n’ai pas le droit de dire ce que je pense.

« – Nice, really. »

Fichu menteur.

Jack range son album photos et me demande si je connais Edith Piaf. Oui, bien sûr, mais pas personnellement. Il sourit et m’avoue qu’il a croisé la môme. Et plusieurs fois, je vous prie.
Jack a eu un cousin célèbre : John Garfield, un acteur de tout premier plan dans les années cinquante.

« – Tout le monde croit que mon cousin est mort suicidé. Pas du tout, raconte le bonhomme. Il avait une maitresse, une femme mariée, à qui il rendait visite dès que le mari était parti. Dès que John entendait la porte d’entrée s’ouvrir, il se ruait hors du lit, enfilait son pantalon et sautait par la fenêtre du rez de chaussée. »

Le vieux sourit, le regard plein de malice, visiblement heureux de me raconter une telle histoire.
« – John a emmené sa maîtresse à New-York au Waldorf Astoria. Les deux dormaient quand le room service a frappé à la porte. Pensant que c’était le mari qui revenait, John s’est habillé et s’est jeté par la fenêtre de la chambre. Du 56ème étage… »

Je suis allé sur Internet vérifier cette histoire. On raconte que John Garfield est mort d’une attaque cérébrale chez une amie. Alors, qui dois-je croire ? Le fait que Jack ne m’autorise pas vraiment à raconter cette histoire (-« They will sue you if you write it down... ») me porte à croire que ce dernier arrange un peu ses mémoires. Parce qu’il ressemble beaucoup à son célèbre cousin.

Jack me parle maintenant de ses chiens. Lui et son épouse en ont eu six, des grands caniches blancs, spécialement dressés pour être les gardes du corps du couple. Les mâles dormaient à côté de Jack, les femelles à côté de sa femme. Comme il a passé la moitié de son temps à l’étranger à fabriquer des cités atomiques – car il a été ingénieur civil aux temps chauds – je m’étonne que les chiens aient pu suivre le couple sans passer par la quarantaine quasi obligatoire qu’imposent les douanes.
– » Pas du tout, m’assure Jack le plus sérieusement du monde. Ils étaient nos gardes du corps, ils avaient toutes les autorisations pour entrer avec nous dans le monde entier. »

Mouais… Je suis à New-York, capitale intellectuelle d’un pays où tout est possible, où tout existe.

D’ailleurs, quand il me dit avoir construit des cités atomiques en Israël, je le crois. L’homme est juif. Il a travaillé tout autour de la planète, sauf dans les pays arabes. Normal, se dira-t-on.

Jack regarde sa montre. Son avion décolle dans quatre heures, m’explique-t-il. Il repart chez lui, à Seattle. Il vit seul dans sa grande maison avec ses deux voitures. Une Jaguar Space Wagon extrêmement rare, dont je n’ai jamais entendu parler, et une Lotus pour faire les courses. Il donnera cette dernière à son arrière petite fille qu’il adore. Jack a eu deux enfants, sept petits enfants et huit arrière petits enfants. La famille est éparpillée dans les Etats-Unis mais un de ses fils vit en haut de New-York, non loin de sa mère.

Je lève un sourcil et comprends : Jack a été marié deux fois. Il hoche de la tête. Sa première femme l’a quitté pour une autre femme. C’est sûr, il y a de quoi être vexé. Fou de rage, Jack lui a cassé la figure. Aujourd’hui, me confie-t-il, elle est toujours vivante mais elle ressemble à un vieil homme.

Nous nous serrons la main. Jack s’en va.

Je regarde la silhouette du bonhomme repartir vers son hôtel. Baratins ? Mensonges ? Mélange de réel et de virtuel ?

Peu importe. J’étais à New-York, assis à un bar, écoutant un ancien me parler d’une époque qui n’est plus la sienne mais qui dans le rêve américain, est un peu toujours la nôtre.

I love you. All of you. And you, of course.

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